Les bastions historiques au cœur du Bordeaux populaire ont placé la gauche radicale et écologiste en tête des municipales de mars 2026. Malgré leur soutien sans faille, la gauche ne l’a pas emporté au second tour entraînant la défaite de Pierre Hurmic (Les Écologistes).  Ce scrutin est marqué par des abstentions et démobilisations assumées entre les deux tours.

Les données présentées dans l’article sont issues des chiffres du Ministère de l’Intérieur. 

1827. C’est le nombre de voix qui séparent Thomas Cazenave (Renaissance) et Pierre Hurmic (Les Écologistes) lors des élections municipales de Bordeaux en mars 2026. Une différence infime qui s’explique par différents facteurs : démobilisation des électeurs·ices de gauche, surmobilisation des électeurs·ices de droite au second tour et un taux de participation faible dans des bureaux de vote qui ont porté la gauche en tête au premier tour. Ces bureaux sont principalement localisés dans les quartiers Victoire/Capucins, St-Michel et Belcier, des quartiers populaires de la Belle endormie.

Un espoir inassouvi

L’extrême-gauche et la gauche radicale ont augmenté leurs totaux quand on la compare aux dernières élections municipales. Une défaite après une campagne qui avait un goût de l’”espoir” pour Nordine Raymond, candidat LFI, échouant à quelques déciles du second tour. Une indifférence des électeurs de gauche, démobilisation au premier tour puis fuite au second, a permis, entre autres, à la droite de regagner la mairie.

Les bureaux de vote ayant massivement voté à gauche n’auront pas réussi à faire pencher la balance pour permettre aux Écologistes de remporter une nouvelle fois la mairie. Philippe Dessertine, malgré ses 20% au premier tour, a décidé de ne pas déposer sa liste électorale au second tour, ce qui a provoqué un duel entre la gauche sortante et la droite macroniste. Mis à part le mandat de Pierre Hurmic, la droite a dirigé la ville depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Résultats des premier et second tours des élections municipales 2026 à Bordeaux pour les candidat·es ayant atteint plus de 5% des voix.

Ancrés à gauche depuis des années, trois bureaux de vote sortent du lot : André Meunier 1 et 3 ainsi que Menuts 2 dans les quartiers Saint-Michel et Capucins/Victoire. Dans ces bastions, l’extrême-gauche et la gauche radicale font leurs meilleurs scores lors des dernières municipales. Nordine Raymond (LFI) l’emporte même dans un bureau de vote, à André Meunier 3, d’une tête devant Pierre Hurmic.

La carte ci-dessous représente les vingt bastions historiques de la gauche bordelaise depuis 1995. La rédaction en a sélectionné quatre qui se sont massivement mobilisés pour voter Pierre Hurmic au second tour (représentés en jaune sur la carte) et trois bastions qui se sont, quant à eux, démobilisés (représentés en rose sur la carte).

Cette déperdition de voix ne s’observe cependant pas dans l’ensemble des bastions de gauche : à l’inverse, les bureaux représentés en orange montrent une augmentation du nombre de voix en faveur de la gauche entre les deux tours.

Pierre Hurmic arrive en tête aux premier et second tour dans les deux autres bureaux sur lesquels la rédaction s’est focalisée. Lors des dernières élections présidentielles et législatives, ces bureaux ont massivement voté pour la gauche. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon arrive en tête en 2022 et les candidat·es NUPES et NFP engrangent leurs meilleurs scores en 2022 et 2024.

Hors élections européennes, les trois bureaux de vote (Menuts 2, André Meunier 1 et 3) ont obtenu des résultats similaires avec une domination nette pour des candidatures de gauche, avec une présence de l’extrême gauche de plus en plus marquée (hors deuxième tour des municipales 2026 où elle était absente, au contraire de 2020 où le conglomérat “Rouge Bordeaux Anticapitaliste avait atteint et s’était maintenu au second tour pour envoyer 2 élus au conseil municipal).


La composition des quartiers peut expliquer, en partie, le vote pour la gauche. Saint-Michel, par exemple, est défini comme un quartier “populaire et pauvre” par Émile Victoire, chercheur en sociologie à l’université Victor-Segalen-Bordeaux-II et auteur de Sociologie de Bordeaux. Saint-Michel demeure un quartier cosmopolite et a accueilli successivement des populations d’origine immigrée et continue d’en agglomérer. Plusieurs vagues migratoires se sont succédées. Au départ, ces vagues étaient issues de la péninsule ibérique, puis, à partir des années 1970, d’Afrique du Nord et subsaharienne. Mais, c’est la sociologie de toute la ville qui a changé. Quatre Bordelais·es sur dix n’habitaient pas dans la ville il y a dix ans.

La rue des Faures, nichée au coeur du quartier populaire Saint-Michel et bastion de la gauche. ©Muca Lentzer

Une bataille après l’autre

La voix essoufflée après s’être livré à un combat d’épée éprouvant avec son directeur de campagne en marge d’un pique-nique populaire, Nordine Raymond met en avant les raisons qui justifient sa bonne implantation dans des bastions de gauche. Ce constat, Nordine Raymond peut le dresser près d’un mois après la défaite de la gauche radicale dès le premier tour des élections municipales (9,36% pour la liste LFI) : “Dans les bureaux où je suis en tête, ce sont ceux historiquement très à gauche, et donc favorables pour notre liste”. Aussi, il met en avant que la campagne insoumise, qui a duré près d’un an, s’est principalement “investie dans les quartiers populaires” comme à Louise Michel, dans le quartier des Aubiers. “Nous avons fait campagne là-bas car c’étaient les oubliés” avoue le candidat insoumis. Résultat : il arrive en tête, malgré le taux de participation le plus faible de la ville (27,7%).

Épée à la main, Nordine Raymond (LFI) met en avant une erreur qui ne lui a pas permis d’accéder au second tour : “ne pas avoir tapé sur mes concurrents à gauche”. © Carlos Morand

Dans les bureaux de vote où la gauche de la gauche fait ses meilleurs résultats au premier tour, le maire sortant fait de très bons scores lors du duel qui l’oppose à l’ancien ministre des Comptes publics Thomas Cazenave. Par exemple, lors du premier tour, Pierre Hurmic obtient 34,9% des suffrages au bureau de vote Menuts 3, dans le quartier St-Michel, et monte jusqu’à 77,4% au second tour, meilleur score obtenu par le maire sortant à l’échelle de la ville.

Voter à gauche au second tour

Dans certains bastions historiquement de gauche, les électeur·ices de la gauche radicale sont allé·es voter d’un seul homme pour Pierre Hurmic au second tour. Ainsi, le total des voix obtenues par la gauche au second tour a augmenté par rapport au premier dans ces bureaux de vote.

Au pique-nique populaire, Victor Bès, préposé au programme de La France Insoumise explique qu’il y a eu des discussions au sein du groupe bordelais au sujet d’un appel, ou non, à voter Hurmic au second tour. Il ajoute : “Ce qui en est sorti est que Nordine Raymond a annoncé qu’il ira voter Hurmic en son nom propre”. Victor Bès, colistier, a suivi sa tête de liste dans son vote.

Faire barrage à la droite

Kylian n’est pas encarté chez les Insoumis. Pourtant, il a donné son vote à LFI au premier tour avant de le donner à Hurmic au second, sans conviction mais avec une certitude : “Il fallait faire barrage à la droite”. Assis·es sur une serviette de plage colorée, Marcelo, Marie et leur fils Pablo, âgé d’une vingtaine d’années, proposent à qui veut, des tortillas et du guacamole. “Après les résultats du premier tour, ma première réaction a été de vouloir voter blanc” avoue Marie, collier en bois autour du cou. La mère de famille poursuit : “Après le retrait de Dessertine, nous avons eu une discussion en famille [avec son fils Pablo et son compagnon Marcelo], puis on s’est dit qu’on ne voulait pas laisser passer un macroniste, on est donc allés voter Hurmic.”

Au Parc des sports Saint-Michel, Marie, Marcelo et Pablo sont venus partager leur pique-nique et écouter la prise de parole de Nordine Raymond qui s’est dit « dépité » des résultats. ©Muca Lentzer

Ainsi, le retrait de Dessertine a poussé des électeur·ices de gauche à se rendre dans les bureaux de vote le dimanche 22 mars. Sans ce retrait tardif (Philippe Dessertine n’a finalement pas déposé de liste pour le second tour), il aurait été plus aisé à l’édile sortant de rempiler pour six ans. Le politologue bordelais Ludovic Renard l’explique ainsi : “Après les résultats du premier tour où Philippe Dessertine déclarait rester candidat, Pierre Hurmic et ses sympathisants ont eu le sentiment d’avoir gagné d’avance. Puis coup de théâtre, Philippe Dessertine s’est retiré et à cet instant l’espoir a basculé dans le camp de Thomas Cazenave.” 

Ne pas voter pour protester


En fonction des bureaux de votes, le total des voix de gauche au premier tour (incluant la gauche et l’extrême gauche) peut diminuer au second tour avec le score obtenu par Pierre Hurmic.


Dans certains bureaux, la participation recule : une partie des électeurs ne se déplace pas au second tour. Dans d’autres bureaux, elle reste stable. Mais, le score de Pierre Hurmic ne progresse pas à hauteur du potentiel initial et ces voix ne se retrouvent pas non plus chez Thomas Cazenave : son score ne progresse pas suffisamment pour absorber ces écarts.

Par exemple, dans le bureau de vote André Meunier 3, plus de 8 % des voix de gauche obtenues au premier tour ne se sont pas retrouvées au second. Avec une participation en recul de près de 12%, ce chiffre correspond plus ou moins à la perte du nombre de voix à gauche, démontrant une démobilisation de cet électorat. Pour autant, le score de Thomas Cazenave au second tour n’augmente pas, prouvant que cet électorat démobilisé ne s’est pas reporté sur celui-ci. Autrement dit, dans ces bastions, la gauche ne bascule pas à droite, mais elle se démobilise partiellement en ne reportant pas les voix offertes au premier à tour et l’édile sortant. 

“Faire passer un message”

À l’image de Célia, militante LFI de 21 ans, une part importante des électeur·ices de gauche ne se sont pas mobilisé·es pour l’ancien maire écologiste au second tour. Célia justifie son abstention par le fait qu’elle : “voulait faire passer un message. Le bilan d’Hurmic n’était pas satisfaisant et son refus de faire une alliance avec LFI m’a conforté dans mon choix de ne pas voter pour le maire sortant.” Nordine Raymond, après avoir rangé son épée dans son fourreau, fournit des raisons aux votes du second tour et concède : “Il y a eu un front anti-Hurmic qu’on a pas réussi à prévoir”. 

Une exception municipale ?

La comparaison entre les différentes élections est criante : les électeur·ices de gauche se sont nettement démobilisé·es pour les dernières élections municipales. Alors que la gauche, toutes nuances confondues, comptabilisait 53 000 voix au premier tour des élections législatives de 2022, ce total s’est affaissé à 45 000 pour les élections municipales de 2026.

La cause de l’abstention est à rechercher à plusieurs niveaux. Outre des considérations sociologiques, elle s’explique aussi par des raisons politiques. Selon Nordine Raymond l’abstention de gauche se justifie par “une désunion de la gauche dès le premier tour”, lui qui a souhaité faire une alliance avec l’ancien avocat Pierre Hurmic depuis le premier tour. Mais, le candidat insoumis émet aussi un jugement sur la politique et le bilan qu’est celui de Pierre Hurmic : “La gauche n’a pas été aperçue sur son terrain pendant six ans, peut-être que la différence entre un macroniste et Hurmic n’est pas très importante pour les gens et donc ils ne sont pas allés voter au second tour”.

Il rejoint là Philippe Poutou : “Si la gauche ne fait pas ce qu’elle devrait faire quand elle est au pouvoir, quand va-t’on avoir une politique qui s’attaque aux inégalités sociales ? Et cela se traduit forcément par un peu de démoralisation et encore plus de résignation et donc des gens qui votent de moins en moins”.

Un facteur générationnel

Pour le politologue et professeur à Sciences-Po Bordeaux Ludovic Renard, la démobilisation des électeur·ices de gauche s’explique avant tout par un facteur générationnel. Pour les inactif·ves, en particulier les retraité·es, “voter est un devoir”. Au contraire, les jeunes électeur·ices de gauche s’engagent plutôt dans la démocratie participative (assos, pétitions). De plus, pour Ludovic Renard, les scrutins municipaux comportent moins d’enjeux aux yeux des jeunes électeur·ices qui ne se rendent donc pas systématiquement aux urnes. “Lors des législatives, les jeunes de gauche se sont engagés massivement car ils ne voulaient pas avoir Jordan Bardella comme Premier ministre. Son rôle est plus concret pour eux que celui d’un maire.”

Alors que les électeurs des bastions populaires ont “une moyenne d’âge très jeune” selon Émile Victoire, les quartiers qui ont massivement voté à droite recensent un grand nombre de retraité·es comme à Caudéran: “Les inactifs qui sont les plus favorables, à la droite et au centre-droit se sont déplacés et ont voté massivement au second tour”, détaille le chercheur en politique Ludovic Renard.

La défaite de la gauche n’est pas imputable uniquement à son électorat qui ne s’est pas mobilisé massivement au second tour. L’électorat de droite, lui, au contraire, a fait le plein. Aussi, une explication est à rechercher à l’échelon national : Grenoble, Tours et Lyon sont les seules grandes villes qui ont réussi à maintenir un maire écologiste au pouvoir.  L’écologie n’a plus le vent en poupe, la vague verte s’est essoufflée. En profite La France insoumise, qui a réalisé ses meilleurs scores, depuis sa création, à la fois à Bordeaux et à l’échelon national. Les vigies rouges bordelaises en sont les témoins.

À l’issue des municipales, Bordeaux est devenue la plus grande ville dirigée par un maire Renaissance ©Muca Lentzer

Coline Bouard, Carla Morand, Jeanne Olagne, Hugo Vlamynck et Luca Mentzer