Basée à Bordeaux, notre équipe a immanquablement suivi les municipales locales du 27 mars 2026. Quelque chose nous a particulièrement interpellé : la sécurité et la police semblaient être présentes dans tous les programmes. Le gagnant de ces élections, Thomas Cazenave, présentait même un “Plan Marshall” de la sécurité, avec une augmentation conséquente des policiers municipaux. Cela suit une tendance des discours politiques sécuritaires de plus en plus présents dans l’actualité. Mais quelque chose nous taraudait : dans la métropole bordelaise, la variation des effectifs de police municipale entre des villes d’un même territoire répond-elle réellement à une hausse de la délinquance ou plutôt à un discours politique ?
À partir de cette question, nous avons défini trois hypothèses :
-Hypothèse 1 : Même si les taux de délinquance baissent, les effectifs de policier·ères municipaux·ales stagnent ou augmentent.
-Hypothèse 2 : À délinquance égale, le discours politique de sécurité de deux villes différentes reste aligné avec les tendances politiques des maires.
-Hypothèse 3 : Peu importe le parti, le discours est uniformisé en faveur d’une augmentation des effectifs de police, déconnecté de la réalité des chiffres de la délinquance.
L’analyse du discours politique
Nous avons épluché les programmes politiques des candidat·es de la métropole bordelaise afin de construire un tableau sémantique mettant en évidence le nombre de fois où les mots « sécurité », « police » et « sûreté » apparaissent dans les programmes. Pour ce jeu de données, nous avons examiné l’ensemble des programmes ou professions de foi des 28 maires élu·es en 2026 dans la métropole bordelaise. Nous avons ensuite signalé si les candidat·es expriment la volonté d’augmenter ou de renforcer les effectifs de police, ou encore d’ajouter des caméras de vidéosurveillance.
Concernant le tableau sémantique des programmes, après avoir épluché tous les programmes et avoir rentré les informations dans un tableau, nous avons créé un tableau croisé dynamique. Nous avons mis en ligne le nom des communes, le nom des maires et leurs partis ainsi que leur volonté d’augmenter les effectifs de police et de vidéosurveillance. En valeur, nous avons mis les mentions des mots “sûreté”, “police”, “sécurité” ainsi que le total des mentions.

L’analyse des types de délinquance
Ensuite, nous voulions avoir un tableau qui croisait les faits de délinquance par années, par indicateurs et par commune de la métropole. Après avoir nettoyé les données, nous nous sommes focalisé·es sur la création d’un tableau croisé dynamique.
Pour le créer, nous avons décidé de mettre en ligne le nom des communes ainsi que les indicateurs de délinquances. En colonnes, nous avons mis les années pour avoir une vision plus claire sur l’évolution de la délinquance. Enfin nous avons mis en valeur le “taux-pour-mille” (le nombre de faits de délinquance pour mille habitants ou pour mille logements). Ensuite nous avons appliqué un filtre pour ne garder que 11 indicateurs de délinquance. Nous avons supprimé les indicateurs escroquerie, violence physiques intrafamiliales et usage de stupéfiants (AFD).
Pour les deux premiers, nous avons considéré que ces indicateurs n’étaient pas spécifiques à un territoire mais concernaient plutôt l’ensemble du territoire national et n’étaient donc pas pertinents pour notre analyse au niveau local. Pour le dernier indicateur nous l’avons supprimé car il correspond au nombre d’amendes concernant l’usage de stupéfiants. Le chiffre est donc souvent le même que celui d’usage de stupéfiants et donc peu pertinent. Nous avons ensuite procédé à une mise en page conditionnelle (mettre des couleurs sur le tableau) pour faire ressortir plus facilement les différences dans l’évolution de la délinquance et faciliter l’analyse.

L’analyse des effectifs de police
Nous avions en tête de faire un tableau récapitulatif des effectifs de police sur la métropole bordelaise entre 2020 et 2024. Nous avons nettoyé les tableaux en en enlevant les brigades qui ne nous intéressaient pas à savoir : le nombre d’ASVP, les gardes champêtres et les brigades cynophiles. Nous avons ensuite fait un tableau croisé dynamique en mettant en ligne le nom des communes et en valeur le nombre d’habitant·es et le nombre d’agent·es de police. Nous avons trié les noms de communes par la somme des agent·es de police.

Ensuite, nous avons utilisé Gemini CLI via GitHub dans un codespace créé pour le repository (dépôt) de l’enquête. Nous avons demandé à l’IA de fusionner les 4 tableaux nettoyés pour n’en faire qu’un. Ce tableau devait représenter chaque commune de la métropole bordelaise ainsi que les effectifs années après années. Nous lui avons demandé de se baser seulement sur les tableaux que nous lui avions transmis pour avoir les bonnes données.

Croiser nos nouveaux jeux de données
Enfin, nous voulions avoir un tableau qui croisait les données de la délinquance avec celles des effectifs de police pour répondre à notre hypothèse 1 et faciliter le choix des terrains. Chacun des tableaux était prêt individuellement et nous avons fait le choix de rappeler Gemini CLI via Github. Nous lui avons donné les deux tableaux, puis nous lui avons demandé d’en créer un nouveau en ne se basant que sur les données que nous lui avions mis à disposition permettant d’avoir en fonction des années et des communes le taux de délinquance pour chaque indicateur ainsi que l’effectif de police municipale. Nous lui avons ensuite demandé de créer un script pour le faire.


Les difficultés des jeux de données
Nous n’avons pas rencontré de difficultés à trouver et à récupérer nos jeux de données bruts (les données de la délinquance et les données des effectifs de police) car ils se trouvaient tous deux sur data.gouv. Cependant, pour les données sur les programmes des maires, nous avons rencontré quelques difficultés.
Nous avons utilisé le site https://programme-candidats.interieur.gouv.fr/ pour trouver les programmes ou les professions de foi. Seulement, certain·es maires ne les avaient pas publiés sur cette adresse ni sur internet. Dans les plus petites communes, certain·es maires n’avaient pas de concurrence et donc pas forcément de programmes ou alors ceux-ci n’ont été distribués qu’à la main aux habitant·es. Nous avons trouvé quelques posts sur Facebook faisant office de programmes mais nous avons décidé de ne pas les traiter, car ils n’étaient pas structurés comme des programmes ou professions de foi. Traiter des types de documents différents aurait pu déboucher sur une analyse inégale.
Concernant les jeux de données trouvés sur data.gouv, la principale difficulté que nous avons rencontré concerne l’importation du jeu de données national sur la délinquance. En effet, ce jeu faisait presque 1Go et Google Sheet ne pouvait pas prendre en compte un dossier si lourd. Nous avons donc dû nettoyer ce dossier grâce à l’aide de notre professeur qui nous a permis d’isoler la région qui nous intéressait à savoir la Nouvelle-Aquitaine.
Concernant la création des jeux de données et le traitement de ceux-ci, la seule difficulté a été de comprendre comment organiser notre tableau croisé dynamique de la délinquance. Nous avions du mal à structurer les données correctement pour avoir un tableau lisible, mais après quelques essais, nous y sommes arrivé·es.
Les difficultés du terrain
Pour illustrer nos recherches, nous avons choisi de comparer les villes de Pessac et de Floirac. La première a amplement augmenté ses effectifs de police municipale, tandis que la seconde les a réduits. Nous nous y sommes donc rendu·es pour recueillir les témoignages des habitant·es. Notre difficulté principale a été d’avoir des propos pertinents pour notre enquête : certaines personnes n’étaient pas renseignées ou n’avaient pas d’avis particulier sur la question. De plus, plusieurs personnes avaient une opinion similaire. Nous avons donc multiplié les interlocuteur·ices.
Les limites de l’analyse
Tout d’abord, notre analyse des programmes politiques s’est avérée plus complexe que prévue car tous les programmes n’étaient pas publiés en ligne. Sur les 28 programmes, il nous en manquait quatre.
De plus, dès le départ, nous nous sommes questionné·es sur les chiffres de la délinquance. Nous nous sommes basé·es sur des données publiques mais nous savons que ces indicateurs ne reflètent pas complètement la réalité. Nous avons tout de même choisi de les traiter, car ils reflètent une tendance réelle.
Enfin, les chiffres des effectifs de police sur lesquels nous nous sommes basé·es s’arrêtent en 2024. Nous sommes en 2026 et nous savons que dans certaines communes, depuis, ils ont pu augmenter, comme à Pessac.
Les interlocuteur·ices
Pour compléter notre recherche documentaire, nous avons fait appel à deux interlocuteurs par téléphone.
-Marc Etcheverry, ex-adjoint à la tranquillité publique de la ville de Bordeaux, de janvier 2024 à mars 2026, à la fin du mandat de Pierre Hurmic. Responsable des questions de sécurité, il nous explique les raisons des choix politiques de la municipalité.
-Ludovic Renard, politologue à Sciences Po Bordeaux. Il nous éclaire sur la logique des discours politiques, notamment sur les questions de sécurité.
Bibliographie
Articles de presse
Sébastien Lecornu à Bordeaux : le Premier ministre annonce un hôtel de police conjoint aux Capucins
Polices municipales : des effectifs en hausse… sans effet évident sur la délinquance
Le discours « sécuritaire » : un retour en arrière
Articles de recherche
Politique de la ville de bdx et prévention de la délinquance : recueil d’actions
https://shs.cairn.info/revue-politix-2013-1-page-217
https://journals.openedition.org/mots/20984
Jeu de données
https://github.com/mwg6z76c7n-a11y/ENQUETE-DATAJ-DELINQUANCE
Effectif de police municipale depuis 2020
