Lors des municipales de 2026 dans la métropole bordelaise, la sécurité s’est imposée dans les discours politiques. Pourtant, notre analyse des données des 28 communes montre un décalage : l’augmentation des effectifs de police municipale ne correspond pas toujours à une hausse de la délinquance, révélant plutôt un enjeu politique. © Crédit Photo Elisa Ory

Un “Plan Marshall” de la sécurité, avec 300 policier·ères municipaux·ales : c’est le programme de Thomas Cazenave, élu maire de Bordeaux le 27 mars 2026. La sécurité a été un axe principal de sa campagne, pour “une ville sûre”, comme écrit dans sa profession de foi. Ce n’est pas un cas isolé : ces discours politiques sont de plus en plus présents. Cependant, notre étude des bases de données du ministère de l’Intérieur démontre que la sécurité dans la métropole bordelaise relève parfois davantage du discours politique que d’une augmentation réelle des faits de délinquance.

Deux approches, un même taux de délinquance

Dans la métropole bordelaise, deux villes affichent des trajectoires de délinquance relativement proches, mais des stratégies de sécurité opposées. Entre Pessac et Floirac, l’effectif de la police municipale semble davantage dicté par la politique du ou de la maire. 

À Pessac, commune ancrée à droite, gérée par Franck Raynal depuis 2014, l’arsenal policier n’a cessé de croître. En quatre ans, les effectifs de la police municipale ont bondi, passant de 34 à 42 agent·es. La ville a aussi fait le choix de l’armement létal depuis 2021, de brigades de nuit jusqu’à 2h du matin et du déploiement massif de la vidéoprotection. 

Sur le terrain, cette présence rassure autant qu’elle questionne. Éliane, retraitée de 72 ans, ne cache pas que ce sujet pèse dans son vote : « C’est bien que les élus entendent nos besoins ». Hervé, professeur d’anglais de 43 ans, s’interroge sur l’utilité réelle de ce déploiement : « Les patrouilles rassurent, même si moi je ne me sens pas en insécurité. C’est une ville tranquille .»

Un constat partagé par Solène, 44 ans, agente immobilière : « 42 agents ? Ça me paraît beaucoup par rapport aux autres communes. Je ne pense pas qu’il y ait spécialement besoin. » Pourtant, Franck Raynal ne compte pas ralentir. Pour les élections de 2026, son programme prévoyait  la création d’un nouveau poste de police dans le quartier de Magonty et d’une brigade motorisée. Pour autant, si la Ville continue d’augmenter ses effectifs, les chiffres montrent un taux de délinquance qui stagne, comme pour les faits de dégradations, de vols et les violences physiques. À noter que les cambriolages ont chuté de 28,6%, de 2020 à 2025.

À quelques kilomètres de là, c’est un autre décor politique. À Floirac, dans le bastion socialiste de Jean-Jacques Puyobrau depuis 2013, le choix a été de réduire les effectifs. Entre 2020 et 2025, la ville a perdu quatre agent·es, pour en compter huit aujourd’hui. Ici, le mot d’ordre est à la “médiation” et à la “prévention”.

“La nuit, c’est une catastrophe”, s’emporte Sophie, 52 ans. “Le commissariat est fermé, c’est celui de Cenon qui prend le relais. On ne se sent pas protégés face aux feux d’artifice sauvages.” Un regret que partage Sonia, dans la quarantaine : “’j’ai besoin que le maire mette l’accent sur la sécurité. 

Taux de délinquance pour 1000 habitants, sélectionnez votre ville

Pour les élections, Jean-Jacques Puyobrau évoquait dans son programme une politique partagée avec les habitant·es, avec la mise en place d’un relais de volontaires” et le développement d’actions coordonnées entre la Police Municipale et la médiation. Si les effectifs ont fondu, le bilan statistique est en demi-teinte. Le succès le plus notable reste la chute de 45,4 % des cambriolages (passant de 33 à 18 faits pour 1 000 habitants) entre 2020 et 2025. 

À l’inverse, d’autres indicateurs virent au rouge. Les dégradations volontaires ont progressé de 16 à 20 et les vols sans violence ont grimpé de 18 à 22. Entre ces deux paramètres les chiffres sur les faits de délinquance restent stables, à l’instar de Pessac. La baisse ou l’augmentation des effectifs de police semble ainsi répondre davantage à un positionnement politique qu’à une réalité chiffrée. 

De droite à gauche, une sécurité omniprésente

Longtemps perçue comme un thème de droite, la sécurité s’est en réalité imposée dans l’ensemble du champ politique à partir de la fin des années 1990. Un basculement que le politologue bordelais Ludovic Renard rattache à la gauche au pouvoir à cette période. Sous le gouvernement de Lionel Jospin, “un discours républicain de gauche a été porté par l’ancien ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, qui a insisté sur la nécessité de protéger les plus faibles dans la société”, explique-t-il. Avec ce tournant, “la question de la sécurité n’est pas restée dans un seul camp”, souligne-t-il.

Depuis, le constat est sans appel. “Aujourd’hui ce thème est absolument transversal et aucune personnalité politique ne peut faire l’économie d’un discours sur ces sujets-là”, affirme-t-il. Cette évolution se vérifie concrètement à l’échelle locale. Lors des élections municipales de 2026 dans la métropole bordelaise, 92% des listes victorieuses ont abordé les questions de sécurité dans leur programme. Les partis de centre et de droite sont ceux qui mentionnent le plus fréquemment les termes liés à la sécurité.

Dans le détail, les formations politiques du centre ont mentionné en moyenne 3,6 fois les termes liés à la sécurité, tandis que la droite en comptait 2,8 en moyenne. Ces mentions renvoient aux occurrences des mots “police”, “sécurité” ou “sûreté” dans les programmes, indépendamment du reste du contenu politique. Ce résultat repose sur l’analyse des programmes des listes victorieuses disponibles sur le site du ministère de l’Intérieur dans les 28 communes de la métropole, dont 24 étaient effectivement accessibles et ont pu être étudiés.

Cette centralité du thème de la sécurité ne signifie pas pour autant que les discours suivent fidèlement l’évolution réelle de la délinquance. Pour le politologue, la clé se situe dans la transformation du sentiment d’insécurité. “Avant, le sentiment d’insécurité reposait sur le fait d’être victime. Aujourd’hui, c’est très largement l’observation de mauvais comportements”, explique-t-il. Une évolution qui élargit nettement les faits perçus comme de l’insécurité. “ Voir une personne alcoolisée dans la rue peut générer un sentiment d’insécurité”, illustre-t-il.

Dans ce contexte, renforcer la présence policière peut répondre à une attente immédiate sans pour autant en régler les causes profondes. “Ce n’est pas parce qu’on met du bleu dans la rue que ça apporte une réponse à tout”, insiste-t-il. Si ces discours persistent, c’est aussi parce qu’ils sont alimentés par une pression constante. “Les médias, les faits divers et les discussions du quotidien jouent un rôle de caisse de résonance. Alors forcément, il faut apporter des réponses politiques”, ajoute-t-il.

À l’échelle locale, cette pression rend certaines positions difficilement tenables. “Aujourd’hui, c’est très compliqué pour un élu local de mettre en avant le fait qu’il a réduit les effectifs de la police municipale même si ça n’a pas eu d’impact”, explique-t-il. À Bordeaux, l’ancien maire écologiste Pierre Hurmic a lui-même dû composer avec cette contrainte. Initialement sur une ligne moins axée sur la sécurité, il a été confronté à une forte attente de la population.

Face à cela, “la réponse politique, c’est de dire qu’on va donner des moyens pour rassurer la population”, analyse-t-il. Cela s’est traduit par des décisions sensibles. “Ça a été très dur pour lui de réarmer la police municipale”, souligne-t-il, rappelant que cette mesure a été “très mal vue par une partie de son électorat”. Même logique sur d’autres politiques publiques. “Il a fait machine arrière sur son idée de réduire l’éclairage public parce que pour les femmes qui rentrent tard le soir c’était un problème”, ajoute-t-il.

“Faire ses preuves” auprès des citoyen·nes

À Bordeaux, d’après les chiffres, l’augmentation des effectifs n’a pas été précédée d’une hausse de la délinquance. Entre 2020 et 2025, on répertorie une baisse significative des cambriolages, passant de 12 à 7 pour mille habitant·es. De même pour le trafic de stupéfiants, en stagnation depuis cinq ans.

La motivation principale tient davantage à une « pression médiatique montante », selon Marc Etcheverry, ancien adjoint du maire Pierre Hurmic chargé de la tranquillité publique. Dans un contexte national dominé par les débats sur la sécurité, la position de la ville s’est avérée délicate : être une municipalité de gauche dans une ville historiquement ancrée à droite rendait toute frilosité sécuritaire mal perçue par l’électorat et les allié·es politiques eux-mêmes.

Cette pression locale s’est doublée d’une évolution à l’échelle nationale. La police nationale a progressivement transféré une partie de ses missions aux polices municipales, créant un besoin accru de personnel dans les communes. « Le modèle s’uniformise car on vit tous les mêmes pressions de l’État, et la police municipale doit de plus en plus agir pour répondre à l’urgence », explique Marc Etcheverry. Sous son mandat, les effectifs bordelais sont passés de 140 à près de 200 postes ouverts.

À cela s’ajoute une forte concurrence entre communes pour attirer les policier·ères municipaux·ales. À Bordeaux, les recrutements peinent à suivre : environ dix postes sont à pourvoir chaque année, depuis plusieurs années. Pour se démarquer, certaines villes comme Mérignac mettent en avant l’extension de leur réseau de vidéosurveillance, quand d’autres optent pour l’armement de leurs agent·es.

« On va pas vider l’océan avec la petite cuillère » : conscient que la réponse sécuritaire seule ne suffit pas, l’ancien adjoint a misé en parallèle sur la prévention pour « s’attaquer à la racine du problème ». 40 médiateurs·ices ont été déployé·es sur le mandat de Pierre Hurmic. Une approche qui, à terme, vise moins à multiplier les uniformes qu’à désamorcer les tensions en amont.

Lucy Ben Hamou, Anna-Lou Gallay, Théo Lamarque, Célia Lespinasse, Elisa Ory, Aline Scherfling