91 communes reconnues en état de catastrophe naturelle en février 2026. En quelques jours, la Gironde a vu ses routes coupées, ses maisons submergées et ses terres agricoles ravagées. Derrière ces images spectaculaires, une réalité moins visible : les inondations ne sont pas seulement le produit du climat. Elles sont aussi le résultat de choix d’aménagement.
Cette récente séquence n’est pas exceptionnelle. Depuis le début du XXIe siècle, la Gironde est régulièrement victime d’inondations, parfois espacées de quelques mois seulement. À chaque fois, le même mécanisme : les précipitations importantes font déborder les cours d’eau, qui submergent les territoires.
Ces chiffres dégagent un constat : la Gironde, structurée autour de deux grands axes fluviaux (la Garonne et la Dordogne) et d’une zone estuaire étendue est particulièrement exposée aux inondations à l’échelle nationale.
Si cette problématique qui tend à s’inscrire dans la durée concerne tout le département, ses impacts se concentrent sur des zones particulièrement exposées, laissant entrevoir une exposition propice au risque.
L’état des lieux est donc sans ambiguïté : les inondations en Gironde ne relèvent ni de l’accident, ni de l’exception. Elles sont un phénomène récurrent et inscrit dans le temps long.
Reste à comprendre pourquoi, à intensité comparable, certaines inondations provoquent aujourd’hui des dégâts plus importants qu’auparavant.
Quand le sol ne boit plus : l’artificialisation au cœur du phénomène
Derrière la multiplication des inondations, une autre dynamique, plus discrète, transforme en profondeur les conséquences des pluies : l’artificialisation des sols.
L’artificialisation désigne la transformation anthropique profonde d’un sol agricole ou forestier entraînant son imperméabilisation totale ou partielle. “Quand on bétonne un sol, on lui retire sa capacité à absorber l’excès d’eau, qui ne rentre plus”, résume Ilian Moundib, ingénieur en résilience climatique. Autrement dit, un sol perméable agit comme une éponge en absorbant une partie des précipitations, en ralentissant leur écoulement et en limitant ainsi les volumes d’eau qui atteignent les cours d’eau. Une fois artificialisé, un sol comme ceux des routes, des parkings, des zones commerciales ou des lotissements devient une surface de ruissellement, à l’origine des inondations.


Un cycle de l’eau bouleversé
L’artificialisation modifie brutalement le cycle de l’eau. “Plus une surface est artificialisée, plus le cycle de l’eau accélère et plus les inondations deviennent violentes” explique l’ingénieur. Là où, sur des sols naturels, la pluie s’infiltrait lentement dans les sous-couches du sols et les nappes phréatiques, l’eau s’écoule désormais en surface, plus vite, en plus grande quantité. À l’échelle de la Gironde, les données d’artificialisation montrent une progression marquée sur certaines communes entre 2009 et 2024, dont le facteur aggravant sur les inondations est indéniable. “On ne parle plus seulement de débordements de fleuves, mais de saturation généralisée du territoire” explique Illian Moundib. Dans ces situations, quelques dizaines de minutes de pluie peuvent suffire à provoquer des inondations.
Des alertes anciennes, restées en partie ignorées
Bien avant les épisodes récents, les experts avaient déjà identifié le rôle de l’artificialisation des sols dans l’aggravation des inondations. Dès le début des années 2010, plusieurs rapports identifient la modification profonde du cycle de l’eau due à l’imperméabilisation des sols. Un document de synthèse publié en 2011 par le groupement scientifique Gis Sol mentionne déjà les pressions exercées par l’urbanisation sur les fonctions hydriques des sols. À la même période, des guides techniques sur la gestion des eaux pluviales dans l’urbanisme – notamment en 2014 – insistent sur la nécessité de limiter l’imperméabilisation pour prévenir les risques de ruissellement et d’inondation.
Ces alertes ont ensuite été reprises dans les documents de planification territoriale. En 2014, le schéma de cohérence territoriale (SCoT) de l’aire métropolitaine bordelaise impose un principe clair : ralentir l’imperméabilisation pour réduire les phénomènes de ruissellement et “limiter les inondations d’origine pluviale”. Le lien entre urbanisation et inondations est identifié, documenté et intégré dans les politiques publiques depuis plus de dix ans.
Une alerte intégrée
Ces constats ont progressivement été intégrés dans les outils d’aménagement. Les documents d’urbanisme recommandent désormais de limiter l’imperméabilisation, de préserver les zones capables d’absorber l’eau et de favoriser l’infiltration à la parcelle. Mais selon Ilian Moundib, “le problème est qu’on a continué à aménager les territoires sans tenir compte de ces problématiques”. Depuis les années 2010, les rapports s’accumulent et les diagnostics convergent. Pourtant, l’artificialisation des sols s’est poursuivie.
Construire malgré le risque
Pour comprendre ce décalage entre connaissance et action, il faut se tourner vers les acteurs de terrain : les élus locaux, confrontés à des contraintes concrètes d’aménagement. À ces contraintes s’ajoute une difficulté politique plus profonde : anticiper un risque encore peu visible. Et “pour les politiques, les signaux faibles ne suffisent jamais”, souligne Célia Monseigne, présidente du Syndicat Mixte pour le Développement durable de l’estuaire de la Gironde. “Il faut attendre d’être devant les faits accomplis pour agir.”
À Saint-André-de-Cubzac, commune particulièrement exposée au risque d’inondations, les chiffres illustrent cette tension. Entre 2009 et 2016, environ 574 578 m² de sols ont été artificialisés. Ce volume a chuté à 295 991 m² entre 2016 et 2024, soit une baisse d’environ 54,9 %, qui com
Pour Stéphane Pinston, adjoint au maire chargé de l’urbanisme, cette évolution s’explique notamment par une contrainte démographique. En quelques années, la ville a franchi le seuil des 10 000 habitants, atteignant environ 13 000 aujourd’hui. « Il a fallu construire des écoles, des logements, des équipements.” Une croissance qui impose des choix d’aménagement rapides, souvent guidés par l’urgence. Ce raisonnement s’inscrit dans un modèle de développement urbain dépassé. “J’ai vécu une époque où la doctrine était : on construit, l’intendance suivra et la nature s’adaptera”, explique Célia Monseigne.

Dans ce contexte, l’artificialisation apparaît moins comme un choix que comme une réponse à une pression. “À l’époque, on n’avait pas les mêmes connaissances. Et surtout, on ne l’avait pas vécu”, ajoute Stéphane Pinston. Derrière cette phrase, une réalité que les données seules ne montrent pas : la perception du risque s’est construite dans le temps, souvent après coup.
Sur le terrain, une tension entre attractivité et exposition au risque est déjà visible. À Cubzac-les-Ponts, à moins de trois kilomètres, le restaurant Bistrot FL, installé en bordure de Dordogne, en fait l’expérience. Lors des récentes crues, l’établissement, seul commerce situé au niveau du port, a été épargné de justesse mais a dû fermer pour la journée. “On est conscients du risque d’inondation, mais ça reste un bel endroit”, raconte la gérante.
Dans cette commune de 2500 habitants, une vingtaine de logements ont été touchés ce jour-là. Pour Maribel Soarès, maire de la commune, tout est à changer. « On a été surpris par la vitesse à laquelle l’eau est arrivée. »
Ces phénomène questionnent notre modèle d’aménagement qui ne semble plus adapté. Ilian Moundib le souligne : “aujourd’hui, on continue à construire dans des zones à risque parce que c’est rentable à court terme, mais à chaque mètre carré artificialisé, on augmente le coût des catastrophes futures.”
“On n’y croyait pas vraiment”

La commune de Cubzac-les-Ponts en est un exemple concret. Depuis 1982, elle a connu plus de dix épisodes reconnus en catastrophe naturelle liés aux inondations. Pourtant, une partie de l’urbanisation s’est développée en ne tenant pas compte de ces événements, qui restaient perçus comme exceptionnels. “Les études de l’époque étaient beaucoup moins alarmistes. On n’y croyait pas vraiment.” raconte l’élu. Célia Monseigne partage ce constat : “on a artificialisé et construit dans des endroits où on n’aurait jamais dû. Mais à l’époque, on ne mesurait pas les enjeux, ou on ne voulait pas les voir.”
Pour améliorer la gestion des inondations en perpétuelle augmentation, “on a besoin d’être embarqués dans un effort partagé. Mais changer de modèle dans un monde où la consommation reste centrale est extrêmement difficile » déplore Célia Monseigne.
Des solutions existent
Face à la montée des risques, des solutions connues de longue date existent. Mais elles impliquent un changement profond dans la manière d’aménager les territoires.
La première piste est de redonner au sol sa capacité d’absorption. Cela passe par la désimperméabilisation des surfaces urbaines. Autrement dit, remplacer le béton par des sols capables d’infiltrer l’eau. Parkings végétalisés, trottoirs poreux, espaces verts : autant d’aménagements qui permettent de ralentir le ruissellement.
Dans la même logique, la restauration des écosystèmes apparaît comme un levier central. Les zones humides, les haies, ou encore les lits naturels des cours d’eau jouent un rôle d’éponges naturelles. Lorsqu’ils sont préservés, ils absorbent une partie des excès d’eau et limitent les débordements. A l’inverse, leur disparition accentue mécaniquement le risque. C’est ce qu’atteste Ilian Moundib. “Un cours d’eau vivant, avec des écosystèmes autour, peut lui-même canaliser une inondation. Quand on supprime ces éponges, on déplace le problème ailleurs, souvent de manière plus brutale. »
Dans les espaces agricoles aussi, des alternatives existent. Les pratiques d’hydrologie “régénérative” visent à ralentir le cycle de l’eau en s’appuyant sur la biodiversité des sols et la présence d’arbres. Concrètement, il s’agit de faire en sorte que l’eau mette plus de temps à traverser un territoire.
À mesure que les épisodes extrêmes se multiplient, l’enjeu n’est donc plus seulement de gérer les inondations, mais d’anticiper leur amplification. Il est nécessaire de redonner sa place au sol, non plus comme un support de construction, mais comme une infrastructure essentielle face au changement climatique.
Marieke Rolus, Noé Racofier, Louis Perret, Jade Frick, Gabriel Dubreuil, Étienne Calmon–Mey
