Au nord de Bordeaux, la zone industrielle de Blanquefort compte 250 entreprises, et parmi elles, certaines sont des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE). Notre enquête révèle un système d’inspection et de contrôle pas assez efficace, alors même que cette zone industrielle est située à proximité immédiate d’une Réserve naturelle nationale : les Marais de Bruges, où vivent près de 3500 espèces vivantes.
Une zone industrielle aux portes d’une Réserve naturelle nationale : l’alliance paraît surprenante. Pourtant, au nord de Bordeaux, c’est une réalité brutale. Le Marais de Bruges est l’une des six Réserves naturelles nationales de Gironde. Ce statut, défini par décret d’État, est censé offrir le plus haut niveau de protection juridique à nos espaces naturels. Sur ses 265 hectares, le marais abrite près de 3 500 espèces vivantes. Mais ce sanctuaire de biodiversité vit au contact direct de la zone industrielle de Blanquefort et de ses quelque 250 entreprises.

Parmi elles, on trouve des Installations Classées pour la Protection de l’Environnement (ICPE). Parce que leur activité représente un danger potentiel pour la nature et pour l’homme, elles sont placées sous la surveillance de la DREAL (Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement). Selon leur dangerosité, elles sont classées par niveaux et leur fréquence de contrôle varie : d’au moins une visite annuelle pour les sites les plus à risque (Seveso seuil haut) à un contrôle tous les sept ans pour d’autres.

Le cas ALMA SCI : quand la sécurité incendie fait défaut
L’une des installations classées ICPE soumises à autorisation (pas SEVESO) a attiré notre attention : l’entreprise ALMA SCI. Elle est propriétaire de 5 bâtiments, qu’elle loue. Dans certains de ces entrepôts, des matériaux combustibles sont stockés, ce qui justifie le statut d’enregistrement (voir infographie). Située à proximité immédiate de la réserve, les locaux sont régulièrement inspectés, principalement sur ses dispositifs de lutte contre l’incendie.
Or, les rapports d’inspection révèlent une situation irrégulière. Dans celui d’avril 2023, plusieurs manquements graves ont entraîné des mises en demeure :
- Un réseau de robinets d’incendie (RIA) non conforme avec des tuyauteries mal fixées.
- Un poteau d’incendie toujours manquant rue de Milan.
- Des systèmes de désenfumage — vitaux pour évacuer les gaz chauds, maintenir un air respirable et limiter la propagation de l’incendie — sont totalement non conformes.
- Un système de chauffage au gaz non réglementaire.
- Un Plan de Défense Incendie (PDI) inexistant, alors qu’il est obligatoire.
A chaque fois, elle dispose d’un délai de 3 à 6 mois pour régler les problèmes.
Le plus surprenant ? Chacune de ces anomalies figurait déjà dans le rapport de mars 2022. Deux ans plus tard, le constat est nuancé. Si trois points ont été régularisés en 2024, rien n’a été fait pour le désenfumage ni pour le chauffage au gaz. Pour ce dernier manquement, une amende de 10 000 € a été proposée au Préfet. Alors même que de nouvelles failles sont apparues en 2024, comme l’absence de formation du personnel ou le stockage de marchandises dépassant la hauteur limite autorisée.
L’impuissance des contrôles face au risque chimique
L’exemple de Ringmerit Epsilon, située elle aussi à côté du marais, est encore plus marquant. Ce propriétaire loue 16 entrepôts destinés à de la logistique. Dans certains, des matières inflammables s’accumulent, dont près de 500 m³ d’alcool de bouche.
Concrètement, l’entreprise accumule des manquements graves. Pendant des années, selon les rapports de la DREAL, elle a été incapable de prouver que ses locaux de charge étaient suffisamment ventilés pour éviter une explosion d’hydrogène. Plus inquiétant encore pour le Marais de Bruges et les populations : les expert·es de l’État pointent des doutes persistants sur l’étanchéité des bassins de secours. Ces bassins sont pourtant le dernier rempart de la réserve : leur rôle est de capturer les eaux toxiques en cas d’incendie. Si ces réservoirs fuient, comme le soupçonnent les rapports d’inspection de 2024 et 2025, c’est un cocktail de polluants chimiques qui s’infiltrerait directement dans le sol et les eaux du marais, provoquant des dégâts irréversibles sur cet écosystème protégé.
Ces exemples illustrent les limites du système actuel : même à proximité immédiate d’une Réserve naturelle nationale, les inspections peinent à faire respecter les réglementations, malgré des signalements répétés.
Carte des installations classées en Gironde
Des failles à l’échelle nationale
Cette observation à l’échelle girondine est loin d’être une exception. En 2023, EauFrance (service public de l’information sur l’eau) dénombrait environ 492 488 établissements relevant de la législation des installations classées. Parmi ces ICPE, 19 521 sites sont soumis à autorisation ; 22 967 sites sont soumis à enregistrement et environ 450 000 sites soumis à déclaration. Pour les besoins de l’enquête, nous avons contacté Gabriel Ullmann, docteur-ingénieur, docteur en droit et expert judiciaire pour les questions d’environnement depuis 1995.


Gabriel Ullmann : Auteur de la thèse Les installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE). Des origines de la nomenclature à l’enregistrement en 2015 et de plusieurs articles, il a fait de la problématique des ICPE sa spécialité. Commissaire-enquêteur de 1994 à 2018, il a été membre de l’Autorité environnementale durant six ans. Il a également siégé à la Commission nationale du débat public (CNDP) et au Conseil supérieur des installations classées.
Son constat est sans appel : « Les ICPE soumises à autorisation sont peu inspectées, celles qui sont soumises à enregistrement sont très peu inspectées, et celles qui sont soumises à déclaration, c’est-à-dire 90%, ne sont jamais inspectées, sauf plaintes récurrentes. » À cela s’ajoutent les nombreuses activités industrielles qui ont basculé de régime.
Depuis 2009, l’ajout du régime intermédiaire d’enregistrement prévu pour simplifier les procédures administratives a eu d’autres conséquences. « On est dans un contexte de régression du droit d’environnement en matière d’ICPE. Il y a un basculement constant des ICPE soumises à autorisation dans le régime d’enregistrement, beaucoup moins strict. Certains enregistrements basculent même dans la déclaration », détaille Gabriel Ullmann. Selon une enquête du média Reporterre publiée en 2019, les données du ministère faisaient état d’environ 46 000 ICPE relevant de l’autorisation en 2009, avant l’introduction du régime de l’enregistrement. En l’espace de 16 ans, près de 27 000 installations auraient ainsi quitté le régime de l’autorisation.
Un manque de moyens et d’autonomies pour les inspecteurs des ICPE
Pour expliquer ces points obscurs, Gabriel Ullmann donne deux raisons. D’abord, le manque de moyens et d’inspecteurs engagés par les services de l’État (DREAL, DDT, DDTM) : on en compte seulement 1200 pour presque 500 000 installations classées en France. Les expert·es sont peu nombreux·ses, ont trop de missions et surtout n’ont pas de pouvoir décisif après leurs contrôles sur le terrain : « Certains agents peuvent renoncer à proposer des mesures estimant que celles-ci seront bloquées par la hiérarchie » explique Gabriel Ullmann. En effet, les décisions finales reviennent au Préfet.
Les longueurs des démarches administratives sont aussi problématiques. « Assez souvent, la préfecture abandonne les démarches d’arrêtés en cours de route. Et pendant tout ce temps-là, c’est du pain béni pour l’exploitant qui a gagné des années avec des bénéfices. » Nous avons tenté de prendre contact à plusieurs reprises avec les services de la DREAL, sans succès.
ICPE soumise au régime déclaration : non sans dangers ?
Un cas récent illustre les failles dans ce système d’inspection : celui de Normandie Logistique, à Rouen. Dans la nuit du 25 au 26 septembre 2019, un incendie d’ampleur ravage cette entreprise de stockage, l’installation Lubrizol et tous les sites mitoyens. Près de 10 000 tonnes de produits chimiques partent en fumée. Pourtant, Normandie Logistique relevait alors du régime le plus léger des installations classées : la simple déclaration. Un classement loin d’être anodin. L’entreprise stockait notamment pour moitié de sa capacité des produits pour Lubrizol, dont certains relevaient du régime Seveso, le plus haut classement d’encadrement. Malgré cela, le site n’a fait l’objet d’aucun contrôle réel de la part de l’administration.

Mais l’absence de contrôle ne s’arrête pas là. En théorie, même certaines installations soumises à déclaration doivent faire l’objet de contrôles périodiques. Dans le cas de Normandie Logistique, ces contrôles auraient dû avoir lieu à plusieurs reprises avant l’incendie. Ils n’ont jamais été effectués. Ce n’est qu’après l’accident que le site a été reclassé sous un régime supérieur. Pour Gabriel Ullmann, la conclusion est claire : l’administration a failli.

Aux portes des réserves naturelles, des installations difficiles à surveiller
La proximité d’installations classées ICPE avec la Réserve naturelle nationale des Marais de Bruges n’est donc pas sans danger. Pour Daniel Deslestre, membre du Conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques (CODERST) en Gironde, cette situation est relativement atypique : « La plupart des Réserves naturelles sont éloignées des zones urbanisées. Celle de Bruges est dans un contexte particulier, à proximité immédiate de la métropole bordelaise. »
Les cas d’installations directement en interaction avec la réserve restent relativement rares, mais ils nécessitent une vigilance particulière. « On fait tout pour protéger la réserve et son environnement », affirme-t-il. Cette proximité interroge aussi la société civile. Florence Bougault, administratrice de l’association environnementale Sepanso Gironde, pointe le manque de visibilité sur les impacts réels des installations voisines. « On a souvent accès qu’à la partie émergée de l’iceberg. On est au courant quand il y a un problème visible, par exemple quand des poissons meurent. »
Selon elle, les associations disposent de très peu de moyens d’action en amont. Elle raconte : « La DREAL ne rend pas de comptes aux associations. On peut essayer d’empêcher certains projets au moment de leur création, mais une fois qu’ils sont installés, il est très difficile d’agir. »
La classification Seveso : le dernier rempart ?
On pourrait penser que le classement « Seveso », réservé aux sites les plus dangereux, garantit une sécurité infaillible. Pour UNIVAR et Bardinet, les deux sites « Seveso seuil bas » situés aux portes du marais, la réalité est plus nuancée. Si ces entreprises sont effectivement contrôlées plus souvent (presque chaque année), les rapports d’inspection révèlent que le danger ne disparaît pas pour autant : il s’installe dans la durée.
Chez UNIVAR, spécialisée dans les produits chimiques, les rapports d’inspection montrent que les failles persistent. En 2024, un épisode de vent a suffi à faire s’effondrer un mur coupe-feu, paralysant les systèmes anti-incendie d’une zone de stockage de solvants. L’inspection a dû batailler pendant plus d’un an pour obtenir des garanties sur la sécurité du personnel en cas de feu. On y trouve aussi des polluants « éternels » (PFAS) dans les mousses anti-incendie, sans calendrier clair pour s’en débarrasser.

Dans cette entreprise de fabrication de rhum, Bardinet, le constat est celui de manquements chroniques. En 2024, les inspecteurs ont découvert que certaines cuves n’avaient jamais été contrôlées depuis leur installation en 1999. En 2022, une pollution de l’eau a été cachée à l’administration, et il a fallu sept mois et une menace de sanction pour que l’entreprise daigne fournir un rapport d’incident. Même les équipements de secours ne sont pas épargnés : en 2025, une fuite « urgente » est détectée sur la pompe principale d’incendie, sans que l’entreprise ne sache quand elle sera réparée. A chaque fois, la seule menace est la mise en demeure. Jamais d’amendes n’ont été données suite à ces manquements.

Des incidents invisibles
Daniel Deslestres (CODERST) évoque un accident lié à la station d’épuration de Lille-Blanquefort, située à la limite nord de la réserve. Cette installation traite les eaux usées de Bruges, Blanquefort, Parempuyre et d’une partie du nord de Bordeaux, soit plusieurs dizaines de milliers d’habitants.
Au début des années 2010, un incident de fonctionnement aurait entraîné un rejet d’eaux insuffisamment traitées vers les milieux environnants. L’événement a conduit à la mise en place d’un programme de suivi environnemental avec les gestionnaires de la réserve. Mais ces épisodes restent peu visibles pour le public, et rarement documentés en détail.
À quelques kilomètres des marais de Bruges, un nouveau projet industriel pourrait rebattre les équilibres du territoire. Sur la zone portuaire de Grattequina, entre Blanquefort et Parempuyre, le projet EMME prévoit l’installation d’une usine de transformation de métaux destinés aux batteries électriques.

Sur le papier : 500 millions d’euros d’investissement et plusieurs milliers de tonnes de nickel et de cobalt traitées chaque année sur 32 hectares en bord de Garonne. Mais derrière la promesse industrielle se profile aussi un site classé Seveso seuil haut, manipulant d’importants volumes de produits chimiques. À Blanquefort, il semblerait que ce ne soit plus la réserve naturelle qui soit sanctuarisée, mais plutôt les risques industriels.
Une enquête réalisée par Rachel Coquiot, Louis Bonon, Fanny Friquet, Ilona Argentin, Elina Garcia et Elouan Crosnier.
