Les objectifs de féminisation dans les filières scientifiques à l’université n’ont pas été atteints, en dépit des rapports gouvernementaux produits au fil des ans. En 2025, la ministre de l’Éducation nationale, Élisabeth Borne, a lancé le plan “Filles et Maths” avec un objectif ambitieux : faire passer la part de femmes de 25% à 40% dans les filières scientifiques. Est-ce réellement envisageable ?
Aujourd’hui, les femmes représentent seulement 25% des effectifs dans les filières STEM de l’enseignement supérieur. Cette sous-représentation n’a rien de neuf et s’explique par une combinaison de facteurs bien enracinés dans le système éducatif – et est représentative des stéréotypes et inégalités de genre de notre société actuelle.
Dès l’enfance, les stéréotypes de genre influencent le rapport aux mathématiques et contribuent à une forme d’autocensure : à niveau égal, les filles ont tendance à sous-estimer leurs capacités (OCDE, 2015). Ces mécanismes se renforcent au moment des choix d’orientation, notamment au lycée où la spécialisation (de plus en plus précoce) conduit davantage de filles à abandonner les parcours scientifiques. Le manque de modèles féminins et des environnements d’études encore très masculins peuvent aussi entretenir un sentiment d’illégitimité et freiner leur engagement dans ces filières (UNESCO, 2017). Loin de relever d’un déficit de compétences, cette situation résulte d’un ensemble de déterminants sociaux et institutionnels. Pour tenter de les corriger, rapports et plans gouvernementaux se sont succédés pour encourager la féminisation de ce secteur scientifique – sans pouvoir se féliciter d’un net progrès – jusqu’au plan “Filles et Maths” de 2025.
Une lente progression de la féminisation des filières scientifiques
Depuis les années 1970, les plans et les rapports gouvernementaux se multiplient pour féminiser les filières scientifiques au lycée, dans l’enseignement et dans le monde professionnel. La première tentative française de traiter l’égalité hommes-femmes en croisant plusieurs ministères, et en passant donc à une stratégie globale d’État, réside dans la politique interministérielle d’égalité de 1984. Elle est très générale et l’impact sur les STEM est indirect, mais le sujet est introduit à l’agenda politique. Le fait que les inégalités ne soient pas seulement juridiques est aussi abordé : elles sont aussi culturelles et résident dans des stéréotypes.


En 2000, l’association Femmes et Sciences naît. En 2022, le collectif Maths & Sciences, fondé par Mélanie Guenais appuie cette démarche. Ces deux associations produisent des données, visent à influencer les politiques, notamment lors d’interventions au Sénat, et permettent de rendre le problème visible.
Les efforts pour la parité suivent. Entre 2006 et 2011, avec la convention interministérielle (Éducation nationale, Droits des femmes, Travail, Enseignement supérieur et Recherche) pour les filles et les garçons contribue à passer du principe d’égalité à une stratégie d’action : stabiliser le nombre de filles dans les filières scientifiques. C’est une première. D’autres rapports témoignent ensuite du problème qu’est le manque de filles dans les filières scientifiques, mais sans pour autant le régler. C’est le cas du Rapport Cédric Villani–Torossian (2018), qui replace les mathématiques au cœur du débat, mais sans permettre davantage de féminisation. Ce rapport propose 21 mesures. Une seule, la douzième, a pour but de lutter contre les stéréotypes – notamment de genre – en valorisant les modèles féminins, et en encourageant les étudiantes à poursuivre dans le domaine des sciences.
La féminisation devient plus importante aux yeux du gouvernement lorsque la dimension du problème passe de sociale à économique. Entre 2018 et 2023, plusieurs rapports analysant la part des femmes travaillant dans le numérique, comme “femmes et numérique” mettent en évidence le fait que le secteur du numérique emploie moins de 30% de femmes, laissant un vivier de talents sous-exploité. Ne pas féminiser les STEM a un coût économique mesurable. Les effets estimés sur la croissance sont de l’ordre de dix milliards par an. Cette projection permet de préparer les rapports IGÉSR (2021), et le plan “Filles et Maths” d’Elisabeth Borne (2025). Mais force est de constater que malgré ce manque à gagner, l’évolution reste minime.
Les failles du plan “Filles et Maths”
Dans ce contexte de stagnation, le rapport “Filles et Maths” arrive avec la volonté de bousculer ces stéréotypes pour résorber ces inégalités de genre. L’objectif est ambitieux : presque doubler le nombre de femmes dans les filières STEM – c’est-à-dire passer de 25% à 40% de féminisation à horizon 2030. Cela représenterait 50 000 femmes entrant chaque année dans ces branches de l’enseignement supérieur.
Les membres de l’équipe ayant travaillé sur ce dossier, issus de l’IGESR (Inspection générale de l’Education, du Sport et de la Recherche) et de l’IGF (Inspection Générale des Finances), identifient deux bénéfices principaux à cette féminisation. Le premier est d’ordre économique : cette féminisation entraînerait une croissance de 10 milliards d’euros par an. Le second est d’ordre sociétal : plus de femmes scientifiques, d’ingénieures et de chercheuses permettrait de faire évoluer les thématiques de recherches et les pratiques professionnelles – et donc d’avoir un impact direct sur la société. Pour y parvenir, le rapport donne à lire un état des lieux complet basé sur une analyse statistique, puis définit une action à déployer à tous les niveaux – du lycée aux établissements de l’enseignement supérieur en passant par une sensibilisation auprès des équipes pédagogiques.

Les objectifs sont louables… mais à la lecture du rapport, difficile de passer à côté de certaines failles. Il témoigne d’une politique volontariste, certes mais reste “insuffisamment structurel”, selon Mélanie Guenais, maîtresse de conférence et membre du collectif Maths & Sciences. Quid de la méthode précise qui accompagnera les établissements scolaires, universitaires et les équipes pédagogiques ? “Les moyens ne sont pas donnés et avec le système actuel, ils paraissent difficilement atteignables” explique la mathématicienne. Par exemple, le rapport propose une formation des enseignants à une pédagogie égalitaire – ce qui exige des moyens et du temps. Ne risque-t-elle pas de rester symbolique si les ressources qui pourraient être allouées sont peu explicitées ?
À ce titre, le rôle central du lycée semble sous-estimé – et l’impact de la réforme du lycée en 2019 ignorée : l’absence d’un socle scientifique commun solide et obligatoire, la mise en concurrence des matières scientifiques liés aux options favorise la construction d’inégalités et la perte de polyvalence des élèves. Ce plan tendrait à privilégier une approche centrée sur les représentations et la lutte contre les stéréotypes plutôt qu’à modifier l’environnement de manière structurelle – au détriment d’une transformation accompagnée des structures éducatives.
La réforme du bac de 2019 a accentué le décrochage des filles en maths
En 2018, Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’Education, fait adopter une loi de réforme de l’enseignement secondaire. À compter de 2019, les traditionnelles filières S (Scientifique), ES (Economie et sociale) et L (Littérature) font place à un système modulaire, où les élèves inscrits en lycée général choisissent eux-mêmes leurs enseignements de spécialité (EDS).
En classe de première, ils décident d’une “triplette” : trois matières sélectionnées (plus communément appelées “spécialités”) parmi les vingt proposées, à raison de quatre heures hebdomadaires chacune. En terminale, une matière doit être abandonnée, pour former une “doublette”, ou “spé” de deux enseignements de six heures hebdomadaires chacun. À cela s’ajoute un tronc commun, composé de disciplines majoritairement non-scientifiques (histoire-géographie, français, philosophie et éducation physique et sportive), et d’un “enseignement scientifique”, soit une heure de physique chimie et une heure de sciences et vie de la terre.
Une réforme pensée pour garantir un parcours scolaire personnalisable et adapté aux élèves, mais vivement critiquée par le collectif Maths & Sciences. “Les progrès réalisés ces vingt dernières années concernant la représentation des filles dans les filières scientifiques au lycée ont été sapés par la réforme du lycée” cingle Mélanie Guenais. À partir de 2019, le nombre de filles en terminale qui choisissent des spécialités scientifiques dégringole: en 2020, elles ne sont plus que 30 % à suivre deux spécialités liées aux STEM (maths, physique-chimie, NSI ou sciences de l’ingénieur), celles qui ressemblent le plus à l’ancienne filière S. C’est 5 500 de moins que les étudiantes en terminale S l’année précédente.
Alors, comment expliquer un tel décrochage ? “L’amélioration de la parité dans la filière S a plus à voir avec des raisons sociales qu’un véritable attrait pour les sciences. Cette filière était perçue comme la plus prestigieuse des trois, où l’on envoyait les bons élèves, explique Mélanie Guénais. Les filles ayant de meilleurs résultats scolaires que les garçons, elles y étaient mieux représentées”. Mais pour autant, elles restent minoritaires.
Le retrait des étudiantes des matières scientifiques est particulièrement édifiant si l’on s’intéresse à l’apprentissage des mathématiques. Alors que la matière était rendue obligatoire dans les filières ES et S, à raison d’au minimum quatre heures par semaine, il est désormais possible de l’abandonner lors du choix des triplettes puis doublettes de spécialités. Résultat, le nombre d’étudiantes en terminale pratiquant les mathématiques chute drastiquement : en 2019, près de 80% d’entre elles suivent au moins quatre heures de mathématiques par semaine. En 2024, elles ne sont plus que 34%.
Pour le collectif Maths & Sciences, la réforme de l’enseignement supérieur généralise ainsi le renoncement de certaines matières, dont les matières scientifiques. Elle répercute voire aggrave les inégalités liées au genre dans les sciences. En conséquence, les élèves perdent en polyvalence, là où les anciennes filières permettaient d’étudier un plus large panel de disciplines, et se ferment à l’accès à la poursuite de certaines études dans le supérieur.
L’hypothèse des quotas
Malgré le fait que les femmes soient moins représentées dans les filières scientifiques au lycée depuis la réforme Blanquer, il existe d’autres solutions pour voir leur nombre augmenter dans ces mêmes filières de l’enseignement supérieur : par exemple, la création de quotas. Par “quotas”, on entend une discrimination positive. Mais est-ce réellement applicable en France ?
Imposer ce type de quotas implique de déplacer le flux d’étudiantes d’une formation vers une autre qui gagnerait à être féminisée. Cela créerait alors un déséquilibre, voire un déficit dans la formation choisie comme vivier féminin, ce qui reviendrait à déplacer le problème.
Concrètement, à l’université, les filières STEM comportent aujourd’hui un tiers d’effectif féminin. Le plan Borne, lui, prévoit 40% d’ici 2030, pour les formations post-bac. Cependant, selon les filières estampillées STEM, il existe de grosses disparités. À titre d’exemple, la chimie tire la moyenne à la hausse. En 2022, selon le Système d’information sur le Suivi de l’Étudiant (SISE), 60% des étudiants dans cette filière sont des femmes, soit 8450 étudiantes.
À l’inverse, pour la même année, d’autres filières, comme les licences informatique ou électronique, génie électrique, électro-électrotech-automatique, ne comportent respectivement que 14,7% et 11,5% de femmes. Pour atteindre le seuil de féminisation de 40 % dans ces deux exemples, il faudrait recruter respectivement 8700 et 3000 femmes d’ici quatre ans.
Si toutefois les effectifs étaient rééquilibrés, il faudrait prendre en compte un paramètre constituant un autre frein : la féminisation d’une filière entraîne la baisse des salaires de cette dernière, et donc une baisse de son attractivité. Selon l’INSEE, il y a une relation structurante entre féminisation des métiers et baisse de leur attractivité économique. En France, près de 49 % des femmes sont concentrées dans seulement 10 métiers (contre 12 % des hommes), qui sont majoritairement parmi les moins rémunérés (INSEE). Dans ces professions, les salaires sont souvent inférieurs à 22 400 € annuels, et les femmes sont surreprésentées parmi les emplois les moins payés (58 %) et sous-représentées parmi les mieux rémunérés (38 %). Cette situation traduit une ségrégation professionnelle qui associe métiers féminisés et moindre valorisation économique. Au-delà de cette corrélation, des travaux montrent qu’à mesure qu’un métier se féminise, il tend à perdre en prestige et en rémunération relative. Cette dévalorisation réduit son attractivité, favorise le départ des profils les plus valorisés et renforce encore sa féminisation. Ainsi, elle ne résulte pas seulement des choix individuels, mais s’inscrit dans un cercle auto-renforcé liant genre, salaire et attractivité des métiers.

Elle est aujourd’hui ingénieure en informatique dans une boîte bordelaise.
Un dernier obstacle à cette féminisation des filières scientifiques se dresse. Intégrer plus de femmes dans une filière suppose aussi d’adapter l’environnement. Il faudrait par exemple pouvoir garantir la qualité et la sécurité des internats, souvent mixtes.
Ceci met en lumière un autre angle mort du plan “Filles et Maths” : le maintien des filles dans les filières. Ces milieux masculins pouvant être dissuasifs, l’environnement doit être propice à leur accueil. Mélanie Guenais le précise: “cela implique, entre autres mesures, des capacités logistiques à la hauteur et une tolérance zéro pour les violences sexistes et sexuelles”.
Être la seule femme dans une promotion draîne son lot d’inconvénients. “Ça ne se passe pas si bien partout. J’ai des copines […] qui ont subi beaucoup plus de harcèlement que moi. Elles n’ont pas arrêté leurs études pour autant mais ça donne un coup à la santé mentale” relate Maïlys Perez, aujourd’hui ingénieure en informatique à Bordeaux.
Toutefois, la féminisation de la filière scientifique dans les études supérieures n’est pas un gage de la féminisation des professions scientifiques. En cause, le poids des stéréotypes qui continue de faire effet. Maïlys Perez l’observe dans la filière tech : “Même avec le diplôme d’ingénieur en informatique en poche, beaucoup de femmes ne s’isolent pas dans les métiers du code pur et dur. Elles bifurquent vers des métiers qui sont plus humains comme la gestion de projet ou le graphisme. C’est mon cas, j’ai été embauchée dans mon entreprise en tant que développeuse informatique et aujourd’hui je suis dans le pôle commercial ”.
Une enquête de Marie Cogordan, Matthieu Delour, Mathias Janot, Elisa Perez, Tara Tresseres et Coline Trystram.
