Making-of de l’enquête « Juppé, candidat des jeunes : réalité ou coup de com ? »

L’enquête

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Idée de départ

Notre idée était de confronter à la réalité des chiffres la communication politique d’Alain Juppé, qui axe une grande partie de sa campagne pour les primaires de la droite et du centre sur la jeunesse. Dans la presse, il s’affiche régulièrement aux côtés des 18-25 ans et notamment avec le comité « Les Jeunes avec Juppé ». Nous voulions savoir si l’hypothèse d’un Juppé « candidat de la jeunesse » correspondait à une réalité ou si ce n’était finalement qu’une invention de communication dans le cadre d’une campagne électorale.

Des sondages IFOP ont pu nous donner une première tendance, à savoir que les jeunes étaient la catégorie d’âge la moins enthousiaste à l’égard du maire de Bordeaux. Nous souhaitions corroborer cette hypothèse en analysant des résultats d’élections officielles et récentes. L’élection municipale de 2014 à Bordeaux était l’élection la plus récente à laquelle Alain Juppé s’était présentée. Il nous fallait donc confronter les résultats obtenus dans chaque bureau de vote de Bordeaux, avec la part de 18-25 ans sur les listes électorales de ces bureaux de vote, pour observer (ou non) une corrélation entre ces deux données. Nous souhaitions ensuite faire commenter ces résultats par un expert.

Recherche de données

Il nous fallait se procurer deux documents cruciaux.

Le premier était le résultat détaillé de l’élection municipale de 2014 à Bordeaux, bureau de vote par bureau de vote. Pour cela, il nous a suffi de téléphoner au service « Election » de la mairie de Bordeaux. Un employé nous a ensuite, sans difficulté, fourni le document sous un format PDF.

Le deuxième document à se procurer était la liste électorale complète de la ville de Bordeaux avec les plus de 142 000 inscrits. Ce document était plus compliqué à obtenir car il comporte des informations personnelles sur les habitants comme le nom, prénom, la date de naissance, le lieu de naissance, l’adresse. Ce n’est donc pas un document que la mairie peut confier à n’importe qui. Nous avons envoyé un mail officiel à la préfecture de Gironde en précisant notre qualité d’étudiant en journalisme et notre projet. Nous avons ensuite reçu un CD-Rom contenant cette liste sous format excel. Néanmoins, cette liste électorale comprenait les personnes inscrites en 2016. Cela a induit un biais dans notre analyse puisqu’ entre 2014 et 2016 on peut se douter que les listes ont quelque peu évolué, bien que légèrement. Cela nous a aussi poussé à exclure les personnes nées après 1996 qui n’ont pas pu voter à l’époque.

A un moment, nous avons songé à obtenir un sondage sortie des urnes de l’élection municipale 2014 qui aurait pu être précieux pour notre enquête : en effet, ceux-ci sont souvent très proches des résultats officiels et comportent des données sociologiques telles que l’âge. Cela aurait donc permis de voir réellement si les 18-25 ans ont plus ou moins voté pour M. Juppé. Or, nous avons appris auprès du quotidien Sud-Ouest qu’il n’y avait pas eu de sondage de ce type en 2014.
Le reste des données dont nous avons eu besoin était trouvable facilement sur Internet puisqu’il s’agissait de sondages IFOP très récents relayés par les médias web.

Analyse et visualisation

Une fois les données obtenues, il a été nécessaire de classer, dans un premier temps, les bureaux de vote de la ville de Bordeaux par ordre d’importance de la catégorie d’âge des 18-25 ans. En parallèle, nous avons extrait du document PDF les résultats obtenus par Alain Juppé dans chaque bureau et classés ceux-ci par ordre d’importance de son score. En croisant ces deux classements, nous nous sommes aperçus qu’il n’y avait pas de corrélation possible entre le score de Juppé et la part de jeunes. Ces derniers ne semblaient pas influer sur le résultat de l’élection.

Nous avons réitéré ce croisement de données en l’appliquant à toutes les catégories d’âge proposées par l’INSEE : 18-24 ans, 25-34 ans, 35-49 ans, 50-64 ans, 65 ans et plus. Après analyse, il est apparu que la seule catégorie d’âge qui semblait influer sur le résultat était celle des 65 ans et plus. Lorsque ceux-ci étaient en sous-nombre, le résultat de Juppé baissait ostensiblement, et lorsqu’ils étaient en surnombre, son résultat augmentait également de manière significative.
L’analyse des chiffres de l’abstention a aussi monté une corrélation avec la présence des électeurs de 65 ans et plus. Leur part faisait baisser l’abstention lorsqu’ils étaient très nombreux, et la faisaient augmenter lorsqu’ils étaient peu nombreux.
De cette analyse nous avons pu supposer que l’électorat-clé pour Alain Juppé en 2014 n’avait pas été les jeunes, mais plutôt les personnes âgées.

La visualisation de ces résultats a été l’objet d’une réflexion intense car il n’était pas facile de représenter ces trois dimensions, entre bureaux de vote, vote en faveur de Juppé, et part des plus de 65 ans. Nous avons choisi de sélectionner les cinq bureaux de vote où cette catégorie d’âge était la plus représentée, et les cinq où elle était la plus faible. Grâce à Infogram, nous avons établi une infographie mettant en évidence la corrélation vote Juppé/part de plus de 65 ans. Une autre infographie a été établie dans le même esprit pour la corrélation abstention/plus de 65 ans. Par ailleurs, Infogram nous a permis de réaliser des graphiques plus simples, d’après les données de l’IFOP, qui montrent les intentions de vote pour la primaire ainsi que le « match » de popularité entre Juppé et Sarkozy.

Enquête de terrain

Davantage qu’une enquête de terrain, ce dont nous avions besoin était de points de vue différents pour commenter ces analyses. Nous avons interviewé Louis de Larroche, président des « Jeunes avec Juppé », ainsi qu’Alain Juppé lui-même. Nous avons aussi recueilli l’avis de Jean Petaux, professeur de sciences politiques à Sciences Po Bordeaux.

Laura Michelotti, Camille Mordelet, Gaétan Trillat.